la dentelle des sirènes

Dentelle des sirènes
(6 huitains)
1.
Au pied de la grosse Rouge,
Sur les flancs de sa colline,
Elles font de la dentelle.
Depuis des siècles; le rêve
De devenir un jour riches
Les a quittées : « c’est bien compris,
Ah, pauvres de nous ! », dit l’une,
en rabattant le tabliau
2.
du carreau sur la dentelle.
Puis, rentrant sa chaise paillée
dans la cuisine, en rez de rue,
elle ira manger sa soupe,
et reviendra l’après-midi
faire croire, avec les autres,
que les couviges se portent
bien tant qu'elles sont vivantes.
3.
A Burano aussi j’ai vu
De bien vieilles dentellières.
Mais c’est en Chine ou à Hong Kong,
Qu’on fait les dentelles vendues :
Entièrement mécaniques.
Nos dentellières savent bien
Qu’elles font couleur locale,
Au pied des maisons colorées.
4.
Là, sous le Rocher d’Aiguilhe,
Vains essais de perpétuer,
Art désuet, la dentelle,
en s’abîmant le dos, la vue.
A Burano, mer, lagune,
C’est plus gai que nos vieux volcans,
Qu’il faut monter et descendre,
Plusieurs fois par jour, hou pauvre.
5.
Quelle idée d’installer ville
au fond d’un puy, entre les necks
qui ont poussé un peu partout !
Mais à arpenter tous les jours,
Quand on est vieux, c’est terrifiant.
Sur ces îles au moins, c’est tout plat,
On va gaiement et sans forcer
De sa maison au magasin.
6.
Il faudrait que j’invente ici
les détails de la légende
du beau marin vénitien qui,
partant, offrit à sa fiancée,
une algue qui fut appelée,l
quand la promise eut reproduit
son joli dessin aux fuseaux,
la dentelle des sirènes.
© Chantal Robillard
Ce poème a été publié en isolé dans le n° 98, 2007
de la Revue alsacienne de littérature