rêve de sirène
Canso de sirène
à mon cher Pierre Lartigue, récemment décédé...
Tu te revois, là, dans la lagune, émerger.
Tu songes aux îles de Torcello, Mazzorbo.
Tu frissonnes : l’eau est ici fade et glacée.
Tu croquais, portés par la marée, crabes frais.
Tu léchais de tes lèvres salées bovolo.
Tu craches amère fleur de gentiane fanée.
Tu jouais à t’échouer sur bancs sablonneux.
Tu y prenais, à l’aube, longs bains de soleil.
Tu saluais canots, vaporetti, ferries.
Tu en suivais de loin, entre les bricole.
Tu traçais sillage léger dans les flots verts.
Tu contemplais la ville aux mille merveilles.
Tu plongeais au creux d’un chenal à paquebots.
Tu crawlais vers la Sérénissime en beauté.
Tu la sentais rosir, au crépuscule ocrée.
Tu t’en rapprochais sans bruit, langoureusement.
Tu prenais par le Grand canal ; Académie :
Tu bifurquais par l’étroit rio San Vio.
Tu arrivais aux Zattere étincelants.
Tu glissais, canal Giudecca, sous un ponton.
Tu profitais sur le soir des soleils ponants.
Tu revenais vers la Salute posément.
Tu reprenais, par la lagune, ton sillon.
Tu découvrais quinquets ci ou là s’allumant.
Tu aimais voir cligner beau phare à Murano.
Tu n’aperçus, tapis, te guetter vils pêcheurs.
Tu eus mal, perdis tes esprits, fus en trou noir.
Tu tournicotes en ce lac de volcan éteint.
Tu te blottis à l’heure où les touristes affluent.
Tu hais ceux qui t’envoient cacahuètes grillées !
Tu sens qu’au fond du lac d’un gouffre surgit l’eau.
Tu dois siphon traverser à contre-courant.
Tu fais de plus en plus d’apnée pour t’ensauver.
Tu t’entraînes, tu échoues, t’efforces cent fois…
Tu t’obstines : disparaître, tu peux, vas-y !
Tu te revois, là, dans la lagune, émerger…
© Chantal Robillard

Ce poème a été précédemment publié sous le titre "rêve de sirène"
dans la brochure 2006 du "printemps de l'écriture", thème "en rêve",
ainsi que sur le site de l'Académie de Strasbourg et du CRDP d'Alsace.