acqua altissima
Acqua altissima
elle coule, file, s'infiltre
elle s'insinue, rampe,
sournoise,
s'agglutine contre l'angle d'un mur,
et soudain monte,
monte,
monte
encore,
encore,
avec vigueur,
froide et gluante,
sentant la marée. 
Qui, elle ?
mais l'eau,
l'eau de mer,
l'acqua alta...
cette fois-ci,
exceptionnelle,
altissime,
elle n'en finit point
de grimper,
de submerger
fondamenta et campi,
campielli et sottoporteghi
de prendre par surprise
touristes et commerçants...
elle pénètre dans les boutiques,
bouscule les bonnes gens,
oblige poussettes à louvoyer,
jeunes mères à redoubler 
de prudence...
Force ?
force du courant,
les touristes
doivent hisser haut
au dessus de leurs têtes
sacs et valises ;
eux rient,
sacs poubelles aux pieds : 
chouette, chouette,
c'est si amusant !
Quel beau souvenir
à raconter
au retour !

Gais, les petits gars ?
Les Vénitiens, eux,
sont bien sombres :
encore des dégâts à prévoir,
basta, la marée !
Moïse,
où il en est,
ton barrage ?
Et tous
se souviennent
de cette autre
acqua alta
du siècle dernier,
qui fit tant de morts
monta à près de deux mètres, 
submergeant,
emportant,
entrainant
tout et tous
vers le large
ou les vases
de la lagune...
Naïfs ?
un couple de Japonais
assis devant le Florian
attend qu'on les serve,
fesses dans l'eau...
la veulent-ils au verre
ou
en carafe,
cette onde mauvaise à boire ?
Stoïque ?
une Vénitienne,
mollets "sous le niveau de la mer",
assise sur chaise orange,
finit posément son café :
l'acqua alta
ne la déroutera pas,
non mais !

Soupirs ?

Soupirs, oui, des habitants
sur un pont :
une gondole s'encastre
entre l'eau et l'arche
et y reste bloquée...
vivre ?
vivre au quotidien ?
voilà : entrer en bottes cuissardes,
ou galoché de sacs plastiques,
dans les magasins,
en essayant de garder
son équilibre,
papattes écartées...

oui,
oui,
eh oui !
C'était lundi,
premier décembre 2008,
premières très hautes eaux du siècle nouveau...
un mètre soixante d'amplitude !
Vous enviez les Vénitiens ?
Ils ont leur servitudes,
eux aussi !
Salée, la facture, bientôt...
Je pense bien fort
à mon ancienne logeuse,
au Dorsoduro :
vit seule en rez de chaussée,
à quatre vingts ans...
qui donc l'aidera
à vider ses lourds seaux, 
pleins de cette eau,
cette sale eau,
qui s'invite,
la garce,
et sans payer.
© Chantal Robillard

( merci à Silvano pour ses photos prises
les pieds dans l'eau,
et à un certain Apollinaire
pour sa carafe d'eau potable)